Biennale de Nantes

Un temps fort sur l’adolescence proposé par les Francas de Loire-Atlantique

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La ville, un terrain d’éducation pour les adolescents

Le territoire où nous vivons contribue puissamment, même si c’est souvent de manière inconsciente, à la formation de l’identité personnelle. D’où l’intérêt de réfléchit à ce que la ville peut apprendre aux adolescents : le sens de la mobilité, le goût de l’autonomie, le respect de l’espace public… Ce texte est issu de la biennale sur l’adolescent dans la ville organisée par les Francas à Nantes en décembre 2008.

Les territoires de vie jouent une importance bien plus considérable qu’on ne l’imagine souvent dans l’éducation et la construction de l’identité. Nous sommes toujours de quelque part et chacun s’identifie à un ou à plusieurs territoires, avec leurs caractéristiques physiques, leurs composantes culturelles, leur histoire. Dans un monde où les individus sont à la fois mobiles et installés, le lien entre identité et espace (surtout urbain) se révèle pertinent. « Il n’existe guère d’identité personnelle dépourvue de dimension spatiale. Dans ce domaine, les identités intégrant l’espace, ses lieux et ses territoires, s’avèrent d’une incontestable solidité. Elles affichent, en général, une belle longévité », assure le géographe Guy Di Méo [1] . On comprend alors l’importance du travail de réflexion à mener sur les effets du territoire de vie dans l’éducation des enfants et tout particulièrement des adolescents, cet âge où l’on remet en question son identité héritée tout en commençant à appréhender la ville sans adulte.

Identité, adolescence et territoire

Dès la naissance, l’enfant a une identité, qui lui est donnée sur la base des appartenances de sa famille, qu’elles soient géographiques, ethniques, politiques, religieuses ou encore professionnelles et culturelles. Peu à peu, en grandissant, l’enfant va intégrer les fonctionnements de la société qui sera la sienne, du milieu social dans lequel il vit, du lieu où il habite. Plus tard, il expérimentera d’autres types d’identités au gré de ses rencontres : maître, copains, animateurs, etc.


Pour se construire, l’adolescent doit quitter ses repères et ses modèles antérieurs


L’adolescence correspond à une période de la vie - un passage plus qu’un état - où il s’agit de mettre à l’épreuve la solidité de cette construction identitaire, forgée pendant l’enfance. Pour se construire, l’adolescent doit quitter ses repères et ses modèles antérieurs. Il commence à prendre de la distance, au sens propre comme au figuré. Comment être original sans renier ses origines ?

Dans cette phase de déconstruction/reconstruction identitaire, le territoire joue un rôle essentiel. L’entrée au collège constitue la première modification importante du rapport de l’enfant à l’espace. En général, le collégien étend son territoire de vie quotidienne. Il est amené à se déplacer plus souvent à vélo ou en bus pour se rendre en cours. Cette transformation du rapport à l’espace s’accompagne d’une modification du rapport au temps. Les journées ne sont plus rythmées de la même manière – tantôt on a cours à 8 h, tantôt à 10 h, tantôt toute la journée, tantôt le matin seulement... L’adolescent doit gérer lui-même son temps et gagne en autonomie. L’adolescence est aussi la période où on multiplie ses territoires de vie. Par les voyages faits en dehors de la famille, mais aussi grâce aux médias, l’adolescent découvre et appréhende peu à peu sa région, son pays, l’Europe, le monde.


Se sentir de quelque part quand on est adolescent, c’est parfois difficile


Le sentiment d’appartenance de l’adolescent à son territoire s’en trouve modifié. Se sentir de quelque part quand on est adolescent, d’autant plus quand on habite dans une zone très urbanisée, est parfois difficile.

Ces dernières années ont vu le développement des modes de vie urbains devenir une évolution majeure de notre société. En 1800, à peine 3 % de la population mondiale vivait en ville, alors qu’au rythme actuel 65% de la population sera urbaine en 2025.

Cette urbanisation a des conséquences sur les modes de vie et les formes de sociabilités des citadins : démultiplication des sphères de vie (domicile, travail, loisirs...), ségrégation spatiale, phénomènes d’isolement mais aussi d’affichage d’appartenance à des groupes affinitaires, évolutions des temps sociaux, des rythmes de vie, des temps de transports.

Les adolescents vivent eux aussi de plein fouet ces transformations. Ils les vivent d’autant plus difficilement que les villes se sont développées, rapidement, sans mener de réflexion sur leurs besoins. Il en résulte aujourd’hui quelques contradictions apparentes.

Apprendre la mobilité

L’urbanisation des modes de vie, l’étalement des villes, la multiplicité des territoires d’appartenance sont autant d’évolutions qui supposent l’acquisition de nouvelles capacités : apprendre à se déplacer, à s’approprier des lieux de vie différents, à savoir construire de nouveaux repères. L’heure est à la mobilité.

Or cette mobilité ne va pas de soi, elle suppose des moyens matériels mais aussi des habitudes culturelles et comportementales, qui permettent d’accepter de se déplacer, d’affronter la nouveauté des lieux, de saisir rapidement les nouvelles règles, de se construire de nouveaux repères. Ne pas maîtriser ces moyens provoque parfois des incompréhensions importantes.


La mobilité ne va pas de soi, elle suppose des moyens matériels, mais aussi des habitudes culturelles


Un groupe de jeunes qui revendiquait dans un quartier l’installation d’une bibliothèque et auquel la collectivité répondait qu’il existe une médiathèque à 5 km, accessible par le tramway, témoigne de ces différences à vivre la ville. Prendre le tramway, suppose, au-delà des moyens financiers, de maîtriser suffisamment son espace de vie pour connaître les arrêts, savoir lire les trajets, imaginer les parcours. Avec qui, quand et comment les enfants apprennent-ils aujourd’hui à circuler sur leur propre territoire ? On est là dans l’implicite. Prendre le tram, côtoyer les autres, descendre au bon arrêt et accéder à la médiathèque, dont les différents codes culturels peuvent apparaître complexes : autant d’étapes qui, lorsqu’elles n’ont pas fait l’objet d’apprentissage, relèvent d’une difficulté parfois difficile à surmonter. L’inconnu est source de peur.

Cet exemple montre à quel point une réponse logique de la part de la collectivité peut entraîner un sentiment d’injustice chez des adolescents. Il nous enseigne que la construction d’équipements de proximité et de réseaux de transports collectifs n’est pas toujours une solution suffisante pour permettre l’égalité d’accès. Doit pouvoir y être adossé une éducation à la mobilité.

Trouver des espaces urbains adaptés à leurs besoins d’autonomie

L’adolescence se caractérise par une « mise en vide » de ce qui a été précédemment acquis pour se reconstruire. Cette singularité, à en croire plusieurs spécialistes [2], adviendrait d’ailleurs de plus en plus tôt, et de manière de plus en plus excessive. L’adolescent, qui jusque-là ne posait pas de problèmes, développe une résistance aux choix que ses parents ont précédemment faits pour lui. Ainsi, la fréquentation des activités de loisirs programmées, organisées et encadrées chute dès l’âge de 12 ans.


L’action des collectivités en matière d’éducation est beaucoup mieux adaptée aux enfants qu’aux adolescents


Or, l’action des collectivités en matière d’éducation s’adresse aujourd’hui en grande majorité aux enfants, pour lesquels l’offre d’activités encadrées et le « remplissage de temps et de soi » convient. Elle convient également à 20 % des adolescents qui, déjà ancrés et inscrits dans la vie locale, savent eux-mêmes adapter ces activités à leurs attentes. On note un déficit de projets, d’outils et de savoir-faire pour développer des actions éducatives adaptées aux besoins des adolescents et en particulier aux adolescents les plus singularisés. Pour ces derniers, l’action éducative se limite souvent à l’exclusion (du collège ou d’une autre structure, parce que la contestation n’est plus supportable) ou à la prévention spécialisée. Parmi eux, les enfants issus de l’immigration, dont la construction identitaire est doublement difficile du fait, entre autres, de la multiplication des territoires culturels de références et d’appartenance….

Au-delà des plus fragilisés, le besoin des adolescents s’inscrit plus généralement en contradiction avec les évolutions de notre société qui laisse apparaître une volonté forte de cloisonner les espaces, comme en témoigne le développement des zones pavillonnaires fermées. Les espaces destinés aux jeunes ont tendance à être de plus en plus encadrés (tels les centres éducatifs fermés...), quand il n’y a pas une volonté claire de les exclure des espaces publics, en les renvoyant dans leur sphère privée (voir à ce sujet les débats récents autour de l’interdiction de stationner dans les halls d’immeubles ou encore sur l’utilisation de boîtiers à ultrasons).


Les adolescents veulent s’affranchir des espaces de l’enfance, investir et marquer l’espace public.


A cette période de sa vie, l’adolescent ne souhaite plus que des adultes organisent les choses pour lui, orientent ses choix. Il aspire à davantage d’autonomie et de liberté pour vivre son temps libre. Pourtant, il a encore besoin de sécurité et toujours de reconnaissance. C’est à ces défis que doivent répondre l’aménagement de l’espace urbain et de l’espace public en particulier.

Exister dans l’espace public

S’ils souhaitent s’affranchir des espaces de l’enfance et se soustraire au regard des adultes, les adolescents cherchent néanmoins à exister dans l’espace public, qu’ils veulent investir et cherchent à marquer. Entre rejet et intégration, ils trouvent en l’espace public le lieu qui leur permet d’expérimenter leur autonomie tout en leur permettant de pouvoir être vus et reconnus.

Cette fonction est, à défaut de lieux plus appropriés en ville, souvent remplie par les cages d’escalier. Les graffs, les tags sont l’expression d’une appropriation et d’une revendication de cet espace comme étant également le leur. Les espaces publics sont l’espace de tous, espaces de croisements, de rencontres possibles, forme visible de la communauté urbaine, de la mixité sociale, du vivre-ensemble. Mais, alors que l’on attribue très souvent aux adolescents les dégradations des espaces publics, on compte très peu d’initiatives visant à responsabiliser leur rapport à ces espaces. Il y a, là encore, matière a de vraies actions éducatives qui peuvent débuter par un travail sur la perception que les adolescents ont de leur ville et sur la façon dont ils peuvent se l’approprier, sans la subir.

Une place à l’adolescent dans les politiques urbaines

Le temps que les adolescents passent dans les transports a considérablement augmenté ces dernières années. Certains d’entre eux passent jusqu’à 150 heures par an dans les transports pour se rendre de leur domicile au collège. Ces espaces de transition (entre le collège et le domicile familial, notamment) sont aujourd’hui des espaces-temps vides d’actes éducatifs. L’installation de vidéos dans les autocars privés qui transportent les personnes âgées lors des voyages organisés est aujourd’hui de mise. Pourquoi la réflexion sur l’utilité de ces temps ne semble-t-elle pas avoir été conduite par les sociétés de transports scolaires ?

Un terrain d’apprentissage du vivre-ensemble

A une période ou l’adolescent interroge son identité, il peut être utile de penser les liens qui peuvent exister entre la construction personnelle et le lieu de vie. Si les villes se sont engagées dans une réflexion sur l’engagement des habitants dans leur ville, peut-être devraient-elles penser plus spécifiquement la place des adolescents dans la ville, à l’instar de ce qu’a proposé la ville de La Roche-sur-Yon [3], et qui mériterait d’être encouragé. Permettre aux enfants, dès leur plus jeune âge, de découvrir leur ville, son histoire, son architecture, sa géographie, ses acteurs, ses modes de vie collective, c’est façonner le terrain pour qu’ils deviennent plus tard des acteurs de l’évolution de leur territoire de vie. Faire travailler les adolescents avec des architectes et des urbanistes à une réflexion sur l’aménagement de la ville peut être un véritable support d’éducation à la participation citoyenne. Qu’ont à nous dire, par exemple, les adolescents sur l’aménagement des pistes cyclables ? Il pourrait s’agir alors d’entamer avec eux une démarche participative en trois temps : consultation, concertation, action publique.


Qu’ont à nous dire les adolescents sur l’aménagement des pistes cyclables ?


  • Consultation : sur un territoire, qui peut aller de la commune au quartier, organiser une consultation large des adolescents sur la façon dont ils vivent leur espace quotidien, ce qui leur pose problème, ce qui leur est agréable, ce qu’ils souhaiteraient voir évoluer. L’analyse de leurs réponses permet d’identifier les thématiques qu’il convient collectivement d’approfondir.
  • Concertation : ces thématiques mises en débat entre les adolescents, les élus politiques, les urbanistes, les architectes permettent d’échanger, de partager les analyses collectivement et de dégager des pistes d’actions réalistes.
  • Action publique : les élus ayant pris la responsabilité de donner la parole aux adolescents, prennent également celle de réaliser un certain nombre d’aménagements pour permettre des évolutions de la ville du quartier.

Une telle démarche permet la construction du sentiment d’appartenance à un espace collectif, nécessaire à la formation de l’identité. Une telle démarche permet de nouer le dialogue entre adolescents et adultes d’un même territoire. Elle fait émerger des actions éducatives, susceptibles de concerner un large public, elle favorise la construction d’une ville éducatrice.

Une très grande majorité des individus vivent aujourd’hui en territoire urbain. Ils seront encore plus nombreux demain. Les villes ont saisi les enjeux liés à cette explosion démographique en mettant en oeuvre sur leur territoire des politiques favorisant la mixité sociale, l’égalité, la solidarité. Elles ont aussi fait, ces dernières années, un effort important pour développer des structures de garde et de loisirs éducatifs de proximité et de qualité destinées aux enfants, mais qui ne correspondent pas aux besoins et aux caractéristiques de la période adolescente.


Il est possible de permettre aux adolescents de développer des comportements qui, demain, leur permettront d’être de vrais citoyens


Si nous ne souhaitons pas délivrer un message d’indifférence et de mépris à ces jeunes, il est temps que soit menée, en zones urbaines, une réflexion sur les réponses publiques à apporter pour accompagner le développement de l’adolescent et sa construction identitaire. Par une politique d’éducation appropriée, il est possible de permettre aux adolescents de développer des comportements qui leur permettront d’être demain des citoyens acteurs du devenir de leur ville. Cette intention doit être intégrée dans les politiques éducatives, mais également dans les politiques urbaines.

Michelle Bureau et Sabine Lavoipierre


Plus d’infos sur le numéro 13 de la revue Place Publique

[1] Guy Di Méo, « Identités et territoires : des rapports accentués en milieu urbain ? », Métropoles, 1, Varia, mis en ligne le 15 mai 2007

[2] Des « adonaissants » de François de Singly (Armand Colin, 2006), aux « Adulescents » de Tony Anatrella (dans la revue Études, Tome 399, 2003)

[3] La Roche-sur-Yon a mené, avec l’aide d’historiens, un travail de réappropriation de l’histoire des quartiers populaires par les jeunes qui y vivent. Un travail graphique a ensuite été réalisé avec eux, qui a permis de jalonner un cheminement urbain, à l’aide de personnages de bande dessinée. Ce travail a été mis en valeur par la réalisation d’un circuit touristique de découverte des quartiers.