Un temps fort sur l’adolescence proposé par les Francas de Loire-Atlantique
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S’interroger sur la citoyenneté aujourd’hui nécessite d’analyser comment évolue le rapport des individus à la société, les façons dont ces individus se sentent partie prenante de ce collectif abstrait et comment ils entendent participer à son devenir.

Il faut d’abord redire, contrairement aux discours dominants, qu’on n’assiste pas aujourd’hui à une montée généralisée des égoïsmes. Cette plainte est récurrente depuis près de deux siècles. Elle va de pair mais ne saurait se confondre avec un processus historique – le processus d’individuation – qui tend à ce que l’individu soit de moins en moins défini par ses appartenances (géographiques, ethniques, religieuses, etc.), ou par ses statuts dans une institution (membre d’une famille, élève de l’école, malade dans l’hôpital). On passe ainsi d’un « je » abstrait universel à un « je » concret singulier. Bref l’individu social contemporain est à la fois un être plus libre mais aussi plus vulnérable puisque son identité est toujours en construction et de moins en moins garantie par des solidarités stables d’appartenance.
l’individu social contemporain est à la fois un être plus libre mais aussi plus vulnérable puisque son identité est toujours en construction et de moins en moins garantie par des solidarités stables d’appartenance.
A cette évolution correspond un affaiblissement des liens de dépendance obligée et notamment un moindre poids des attachements verticaux par filiation, et au contraire un accroissement des liens horizontaux. Autrement dit la socialisation, notamment des jeunes, passe autant par l’accumulation d’expériences diverses au sein de groupes de pairs que par l’héritage parental. Pour être de plus en plus autonomes, les individus n’en sont pas pour autant davantage isolés et refermés sur eux-mêmes. Si certains crient à la désaffection pour la chose publique de la part des jeunes, c’est qu’ils n’ont à l’esprit que leur propre vision du militantisme. Or les lieux et les façons de militer changent. Et les jeunes développent des modes d’engagement souvent différents de leurs aînés, impliquant notamment d’autres rapports au temps.
Si certains crient à la désaffection pour la chose publique de la part des jeunes, c’est qu’ils n’ont à l’esprit que leur propre vision du militantisme. Or les lieux et les façons de militer changent.
Les jeunes expérimentent la crise et la fin du mythe du progrès et interviennent dans un monde du risque où l’avenir du monde comme leur propre avenir personnel est vécu comme incertain. S’ils gardent pour la plupart une vision idéaliste, ils se veulent simultanément réalistes. Ainsi, alors qu’une très faible part de la jeunesse se mobilise pour des objectifs de transformation sociale, ils restent nombreux à se mobiliser dans des actions concrètes et non différées pour des enjeux soit planétaires, soit liés au quotidien (Resto du coeur, environnement, humanitaire international, etc.). Ils votent généralement moins que leurs aînés, mais sont mieux informés, souvent plus critiques, relativement méfiants vis à vis des organisations, mais sont plus prompts à intervenir dans le cadre d’actions collectives sur le court et moyen terme. Enfin, il faut noter que la recherche de sociabilité demeure une composante importante de l’engagement des jeunes, lequel est rarement individuel mais à l’intérieur de collectifs d’entre-soi permettant convivialité et intégration.
Plus généralement, on peut se demander si ces modifications des visions de l’avenir et la définition sociale de l’individu de plus en plus défini dans sa singularité concrète ne transforment pas le rapport au politique. C’est, pour revenir à l’intitulé de cette séance (« quels citoyens pour quelle société ?) la conception même de la citoyenneté qu’il faut sans doute alors interroger.
Ainsi pourrait-on distinguer deux régimes de citoyenneté :
Ces deux régimes auraient en commun de se fonder sur une définition de l’individu comme être anonyme. Ne pourrait-on, avec l’émergence de l’individu singulier et les revendications concomitantes à la dignité (exprimées par exemple à travers les luttes collectives de retournement du stigmate : mobilisations de souffrants et de « sans ») penser un régime reconnaissant le droit à la reconnaissance des singularités dans l’universalité.
Jacques ION, Directeur de recherche au CNRS, laboratoire du CRESAL, Université Jean Monnet - Saint Etienne.